Le Nanar de Mars 2019 _ Frankenstein 90

  • Mis à jour : 9 mars

Le cinéma français et le genre fantastique ne font pas bon ménage, c’est bien connu. Rares sont les réalisateurs à s’aventurer dans ces contrées qui semblent irrémédiablement interdites à l’esprit cartésien attaché à la culture française. Même lorsque Cocteau ou Franju abordent cette terra incognita, ils le font par le biais de la poésie afin de ne pas se faire railler par leurs confrères. Dans les années 70, Jean Rollin se sentait sans doute bien seul, condamné qu’il était à montrer ses œuvres imparfaites et bricolées dans des salles de quartier. Un réalisateur a pourtant essayé, parfois avec succès, parfois non, d’imposer un fantastique à la française, à la fois respectueux du genre qu’il aborde, tout en livrant une critique sociale virulente. Il s’agit d’Alain Jessua.

Dans les années 70, il a signé un nombre conséquent de films au ton particulier, franchement décalé, créant souvent le malaise et le trouble chez le spectateur. On se souvient de réussites comme« Jeu de massacre », « Traitement de choc », « Les chiens » ou encore « Paradis pour tous ». N’appartenant à aucune chapelle du cinéma hexagonal, le réalisateur n’a que faire de la Nouvelle Vague, ni de la qualité française ; il a ainsi créé une œuvre cohérente et passionnante qu’il est important de revisiter. En 1984, il s’engage dans un projet ambitieux puisqu’il s’agit de signer un nouveau Frankenstein qui serait à la fois un hommage à l’œuvre de Mary Shelley et aux films de James Whale des années 30, tout en étant dynamité par un humour parodique surfant sur le succès de Mel Brooks (Frankenstein Junior, 1974). Malheureusement, à vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, Jessua finit par perdre sur tous les tableaux et ne signe qu’un nanar, vraie faute de parcours dans une filmographie par ailleurs intéressante.

Frankenstein 90 est une comédie française réalisée par Alain Jessua, sortie en 1984.
Parodie française du film fantastique culte Frankenstein.

Fiche technique
Titre : Frankenstein 90
Réalisation : Alain Jessua, assisté de Michel Béna
Scénario : Paul Gégauff et Alain Jessua, d’après le roman « Frankenstein ou le Prométhée moderne », de Mary Shelley
Production : Louis Duchesne et Alain Jessua
Musique : Armando Trovaioli
Photographie : William Lubtchansky
Montage : Hélène Plemiannikov
Décors : Thierry Flamand et Christian Grosrichard
Costumes : Françoise Disle et Cat Styvel
Son : Michel Vionnet
Pays d’origine : France
Format : Couleurs - 1,66:1 - Mono - 35 mm
Genre : Comédie horrifique
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 14 août 1984

Distribution
Jean Rochefort  : Victor Frankenstein
Eddy Mitchell : Frank
Fiona Gélin : Elizabeth
Herma Vos : Adelaïde
Ged Marlon : l’inspecteur
Serge Marquand : le commissaire
Anna Gaylor : Corona
Marc Lavoine : une créature
Cécile Auclert

Synopsis
Victor, savant cybernéticien, se considère comme un lointain descendant du baron Frankenstein et appelé aux mêmes destinées : fabriquer - mais, cette fois, avec le petit "plus" qu’offre l’électronique - une créature vivante à partir de pièces mortes et détachées... S’il lui manque un bras, qu’à cela ne tienne : Victor va le dérober au centre de recherche biologique où travaille sa chère fiancée Elisabeth. Quant à la tête - qui lui faisait aussi cruellement défaut pour parfaire sa "créature" - elle va lui être proposée par un jeune inspecteur de police amateur de fantastique ! Et voilà : le nouveau Frankenstein que Victor baptise tout simplement Frank est prêt.

Il s’avère que la "créature" est un être doux et romantique, qui va être jaloux de Victor lorsqu’il l’entrevoit en train de câliner Elisabeth. À tel point que Frank s’échappe un soir de la petite chambre où Victor le cache encore et fait la cour, à sa manière, à Corona, la bonne espagnole. Mais, ignorant sa force, Frank broie littéralement la pauvre domestique en voulant l’embrasser !

Ne pouvant plus cacher sa création à Elisabeth, Victor décide avec elle de fabriquer de toutes pièces une compagne pour Frank : ce sera Adélaïde, physiquement beaucoup plus réussie que Frank, et programmée pour ne donner à son homme que de l’amour... Cependant, les choses vont se corser car Frank, lors de ses petites promenades, n’arrête pas de faire des "bêtises" : il "supprime" aussi l’inspecteur qui avait fourni son visage à Victor, et la police va bientôt suivre de près toute cette affaire.

Finalement, Frank, traqué de toutes parts, décide de partir en Suisse, vers ses origines, vers les lieux qui ont abrité le vrai baron Frankenstein, au siècle dernier... Mais, tombé dans les glaces et la neige alors que la police le pourchasse, Frank va sortir de son état congelé quelque temps après, aidé par Elisabeth et Victor : grâce au talent créateur de ce dernier, Frank devient un grand homme d’affaires suisse, qui fournit en robots l’industrie japonaise !

Le Film complet

Critique
Tout d’abord, le long-métrage souffre d’un cadre provincial contemporain typiquement français qui s’accorde mal avec la volonté de susciter l’angoisse. Notre terroir n’a vraiment pas la même prestance que celui de l’Angleterre ou de l’Espagne et certains lieux utilisés ici sentent bon la ringardise (on pense notamment à toutes les scènes de boîte de nuit qui nous plongent immédiatement dans la série Z franchouillarde des années 70-80). Ensuite, le casting n’a pas vraiment de saveur : Jean Rochefort semble se demander ce qu’il est bien venu faire dans cette galère et on l’imagine traverser le tournage sans jamais s’impliquer dans son interprétation ; Eddy Mitchell est sympathique, mais sa prestation en monstre monolithique n’est guère convaincante d’autant qu’il est affublé d’un maquillage l’empêchant de s’exprimer pleinement ; enfin Fiona Gélin est égale à elle-même. Au niveau des effets spéciaux, on devra se contenter de maquillages corrects et d’un simple scanner médical en guise de grande machine futuriste.

Mais le problème essentiel du film vient du fait que le cinéaste ne trouve jamais le ton juste. Ni hommage vibrant aux personnages originaux (les quelques séquences censées faire peur sont plutôt risibles), ni parodie hilarante (tous les gags tombent systématiquement à l’eau à cause d’une écriture pataude), Frankenstein 90 n’est jamais à la hauteur de ses nobles ambitions. Pire, il se vautre très souvent dans le bis involontaire avec ses actrices censées être mortes mais qui continuent à cligner des yeux, ses multiples effeuillages totalement injustifiés, ainsi que par ses nombreux faux raccords. Autant d’erreurs qui sentent bon la précipitation ou l’incompétence, au choix. Sorti à l’époque dans une combinaison conséquente de salles, le film a réalisé la majorité de ses entrées en première semaine avant de s’effondrer rapidement pour finir à 527.970 entrées sur toute la France, soit un score médiocre, malheureusement à la juste hauteur de ce naufrage artistique ayant condamné Alain Jessua au silence pendant plusieurs années.

Autour du film
Le tournage s’est déroulé à Coye-la-Forêt, ainsi qu’à la station de ski des Deux Alpes. Les scènes du château sont celui du château de Val, proche de Bort les Orgues en Corrèze. Les fans de Marc Lavoine pourront retrouver leur idole dans son tout premier rôle au cinéma. Il apparaît dans les cinq dernières minutes dans la peau d’une créature créée par Jean Rochefort. Comme quoi débuter par un rôle mineur dans un nanar ne vous condamne pas nécessairement.

Distinctions
Prix du meilleur scénario et du meilleur acteur pour Eddy Mitchell, et nomination au prix du meilleur film lors du festival Fantasporto en 1985.

Références =
https://www.avoir-alire.com/frankenstein-90-la-critique-du-film