Le Nanar de Novembre 2017

  • Mis à jour : 30 octobre

Ces derniers temps votre serviteur a beaucoup donné au service de santé. Aussi quand il a fallu trouver le Nanar du mois, l’un des titres proposés dans Nanarland m’a interpellé au coin de mon ressenti (comme disent les gens qui parlent pour ne rien dire) : "Comment se faire virer de l’hosto ?"
Cinécandide

NANAR DU MOIS DE NOVEMRE

Titre original : « Comment se faire virer de l’hosto ? »
Titres alternatifs : « Le Chouchou de l’asile (Adolfo, fils du Führer) »
Réalisateur : Georges Cachoux
Année : 1979
Pays : France
Genre : Gazage hilarant (Catégorie : Comédies pouet-pouet)
Durée : 1h18
Acteurs principaux : Brigitte Lahaie, Michel de Reichter, André Quillet, Georges Cachoux, André Chazel, Norbert Ciret, Daniel Derval, Michel Gallon, Jacques Nivelle

Extrait de Nanarland

Une chronique un peu particulière aujourd’hui car elle abandonne l’insouciance habituelle qui règne en ces lieux, au profit d’un message de prévention. Oui, je suis désolé, mais je vous demande dès maintenant d’effacer de votre visage le sourire qui, j’en suis sûr, naît spontanément à chaque visite sur notre beau site, et de le remplacer par un froncement de sourcils et un air grave. Car le fléau que nous allons évoquer aujourd’hui est loin d’être amusant, je veux bien entendu parler de la comédie nanarde franchouillarde (alias "comédie pouet-pouet").

Peut-être ne le savez-vous pas, mais notre société connaît actuellement un sapement sans précédent de ses fondations (si, si). Effondrement des valeurs traditionnelles, désocialisation numérique, crise économique, athéisme extrême, romanichellisation des esprits, instabilité de notre forum de discussion, la liste est malheureusement longue. Nos experts ont longuement planché afin de découvrir la source de ces maux, pour récemment aboutir à une macabre conclusion : tout ça, c’est la faute à la comédie nanarde eud’chez nous. Rongés de l’intérieur par notre propre patrimoine culturel, quelle ironie ! Bien entendu, le gouvernement a rapidement réagi en accolant des bandeaux de prévention sur les VHS et les DVD des films incriminés : "La comédie nanarde provoque la folie encéphalique", "La comédie nanarde met les pieds où elle veut, et c’est souvent dans votre gueule", "La comédie nanarde vous joue du pipeau", "La comédie nanarde engendre le connisme", "La comédie nanarde va vous en mettre plein la poire", "Hitler a envahi la France après avoir regardé une comédie nanarde", etc. Nos députés légifèrent actuellement sur l’ajout de photographies choc, telles les luxations mandibulaires cataclysmiques, les liquéfactions orbitales et les dissections cérébrales de victimes.

Malheureusement, la banalisation demeure toujours aussi présente, surtout chez les jeunes qui ne se représentent pas les dangers d’une exposition à l’humour français, et qui constituent ainsi le premier groupe social concerné en terme de morbi-mortalité. Notre service de santé préventive a donc constitué un documentaire à partir du témoignage d’un usager qui a souhaité rester anonyme. Je vous laisse le découvrir...

« Comment se faire virer de l’hosto » est un raz-de-marée qui n’entretient que de lointains rapports avec ses congénères. Il ne prend pas le temps de dire bonjour, non, lui, il agresse aussitôt sa victime en paralysant instantanément toute capacité de réflexion et de protection mentale. Il déverse alors son n’importe quoi sans se soucier des conséquences, et sans même se préoccuper de savoir s’il deviendra le nouveau mètre-étalon du nawak, ce qui le rend d’autant plus dangereux.

La mélasse concoctée par Cachoux suinte d’un maigre justificatif scénaristique qui, en lui-même, est instable. Adolfo, fils caché de Hitler, rêve d’accéder à l’hôpital psychiatrique qui jouxte sa propriété. Ses essais itératifs sont vains. Jusqu’à ce qu’il agresse des ouvriers dans un café parisien et qu’il soit mené en camisole au lieu tant convoité... d’où il va alors tenter de s’enfuir. Placé sous narco-hypnose, Adolfo peut enfin confier au psychiatre son enfance malheureuse auprès d’un papa tyrannique.

Michel de Reichter (notez le double jeu de mot) dans le rôle du Baron Adolfo von Reichter. Le rôle d’une vie (c’est le seul rôle de sa vie, d’ailleurs).

Georges Cachoux profite de sa liberté créatrice pour dénoncer la corruption et l’alcoolisme policier : ici, Adolfo obligé de payer ses contraventions en canons de rouge.

Il serait bien vain de tenter de retracer les (non-)événements qui constituent le métrage, tant ceux-ci sont un assemblage de non-sens. Il suffit de savoir que la première partie du métrage s’intéresse à l’asile campagnard, peuplé d’une cour des miracles dégénérée que l’on ne peut distinguer du personnel soignant que par l’absence de blouses blanches, tant le cabotinage consternant concerne avec une même intensité tout ce petit monde. Ceci dit, il faut comprendre l’agitation des médecins psychiatres : le ministre de la Santé vient leur rendre visite. C’est donc l’occasion de remplir une pièce de tous les acteurs disponibles afin d’organiser une sorte de transe collective hystérique où nul ne semble bien contrôler ce qu’il est censé faire, pendant que dans son coin, Adolfo grimace tout seul en tentant de pénétrer le lieu rêvé. C’est là qu’on comprend mieux à quel point Philippe Clair est finalement un être doté d’une solide santé mentale.

Le service de psychiatrie, constitué de figurants réutilisables d’une scène à l’autre (avec les mêmes costumes tant qu’à faire).

Georges Cachoux s’est réservé le rôle du directeur, et il a bien raison de pas s’gêner. A sa gauche, Brigitte Lahaie qui passe dans le coin histoire de caser une réplique (la majorité du casting est d’ailleurs plus habituée aux boulards qu’au cinéma d’auteur).

Car le rythme ne faiblit pas, les scènes se succédant sans s’occuper de savoir si quelqu’un comprend les blagues jetées en pâture à la bouillie audiovisuelle qui dégouline partout, les dialogues devenant rapidement un amas informe et inaudible que l’on espère improvisé, scandé via un doublage de poissonniers et surnageant au milieu de musiques débiles menées tambour battant (avec un éclectisme large accolant sans honte de la zik de cirque aux classiques des compilations tyroliennes en passant par le Chant des partisans et le bon vieux Ein heller und ein batzen - mais si, heidi heido heida !). Et tant qu’à faire dans la déconstruction artistique, l’ensemble est assemblé dans un montage audio indigne d’un film professionnel. Cette déliquescence organisée touche de manière égale les scènes à plus faible nombre de personnage, où chacun est prié de jouer le plus intensément possible son rôle en dépit de toute cohésion d’ensemble, ce qui permet de mieux intégrer des Noirs rigolards, des batailles de tarte à la crème et des répliques abasourdissantes ("Vu la tristesse, y’a de l’Eva Braun dans l’air" ou "C’est la tarte finale !")...

Mais « Comment se faire virer de l’hosto » offre également des ruptures à même de briser un caramel mou : le script connaît en effet un changement brutal dès lors qu’il s’intéresse soudainement à l’enfance du démentiel Adolfo, barbouillé pour l’occasion de peinture dans une possible dénonciation des chimiothérapies psychiatriques (tout est possible avec le bouillonnement créatif de Georges Cachoux). On passe alors à un déversement d’iconographie nazie sans complexe, où Hitler porte à merveille le peignoir aux couleurs du drapeau américain, dans un jeu d’acteur à faire pâlir de honte Henri Tisot dans « Le führer en folie », un film dont on avait bien rigolé à l’époque mais qui passerait presque pour une fine satire politique à côté du désastre qui s’exhibe à l’écran. On ne sait pas si Georges a dévalisé l’Amicale Locale des Amis du 3ème Reich ou s’il a tout simplement filmé en douce une boum nazie mais il semble fier de bien insister sur les nombreuses déclinaisons de svastika qui ornent les murs, les hommes et même les chiens.

Georges radine sur les lieux de tournage en employant le Château de Moulinsart comme hôpital psy et comme QG nazi, mais il ne mégote pas sur les étendards humoristiques.
Et question humour, pas question de ralentir, comme à l’occasion de cette séquence étirée au-delà de toute mesure humaine qui enchaîne la même blague sur le salut hitlérien : Adolf fait son heil, Adolfo le copie mal, Adolf met une claque à Adolfo qui fait aïe ou ouille, Adolf fait son heil, Adolfo le copie mal, Adolf met une claque à Adolfo qui aïe ou ouille, Adolf fait son heil, Adolfo... Je suis prêt à parier qu’aucun d’entre vous n’est capable de deviner combien de fois cette séquence est répétée, et avec quelle intensité de cabotinage les deux interprètes nous la servent.

Drame de la relation père-fils sur fond de direction d’acteurs démissionnaire.

Mais que ceux qui n’aiment pas l’humour intellectuel se rassurent, Georges Cachoux sait également laisser tourner sa caméra (dont on entend d’ailleurs régulièrement le cliquetis) sur du simple n’importe quoi qui consternerait même une poule encéphalitique, entre un gag du râteau raté (comment peut-on rater le gag du râteau ??), une utilisation sans vergogne de rushes sans paroles où Daniel Derval jette de la choucroute sur Adolfo, une flash mob nazi freeze ou l’apparition du diable qui a décidé que finalement, c’était lui qui cabotinait le plus fort de tous (normal, c’est le réal’ !). Le film explose alors totalement sa propre déconstruction, ses espoirs arty sont pris en flagrant délit de démence terminale, tandis que le spectateur assiste impuissant au délitement de ses propres circonvolutions cérébrales. « Comment se faire virer de l’hosto », le film qui rend aussi con que lui.

L’arrivée de la guerre de libération (reconstituée avec du vrai matos militaire dans le jardin d’une ferme) permet de comprendre que le film a sûrement été tourné en fonction des costumes disponibles, et non l’inverse. Adolfo est donc exfiltré, déguisé en jeune demoiselle (je laisse à votre libre imagination le soin de se représenter les gags sensationnels qui résultent d’une telle situation), puis se met en tête de créer le 4ème Reich (prononcer reiche) en allant chercher des clodos pour qui ce n’était probablement pas un rôle de composition. Jusqu’à une conclusion en eau de boudin qui laisse le spectateur dans le désarroi le plus total, incapable de parler, mentaliser ou même appuyer sur sa télécommande pour faire quelque chose.

Dans un possible éclair de lucidité quant à son œuvre, Georges Cachoux s’est également attribué le rôle du Diable (en tenue de la Renaissance ?). A ses côtés, son complice André Chazel (« Servez-vous mesdames », « Le sexe à la barre »).

Cette expérience m’a fait perdre mon dernier ami, décédé d’une vitrification oculaire. Quant à moi, j’ai frôlé la mort par décérébration et je suis resté dans un coma agité pendant plusieurs mois. Cela fait désormais presque un an que j’en suis sorti et que je tente de reprendre une vie normale, si tant est que cela soit possible après un pareil traumatisme ; ma famille s’est en effet détournée de moi et je suis en invalidité définitive. Je n’ai trouvé réconfort et soutien que dans la religion toubifriste, observant un mode de vie monacal composé de visionnages ininterrompus d’épisodes de « Pour Être Libre ». Dans mon malheur, j’ai la chance d’avoir subi des lésions neurologiques irréversibles qui ont totalement détruit mes faisceaux synaptiques de l’humour.

Si je partage mon histoire avec vous, c’est pour bien vous faire comprendre pourquoi il ne faut jamais, je dis bien jamais, commencer à regarder des comédies nanardes, même les plus innocentes.

LE FILM AU COMPLET ... SI ....SI