RENCONTRE - Jane Campion : « La force,...

  • Mis à jour : 28 mai 2014

RENCONTRE - Jane Campion : « La force, c’est souvent la couverture de la vulnérabilité »

Elle vient depuis 30 ans à Cannes, elle a remporté la Palme d’or en 1993 pour "La Leçon de piano" et neuf de ses films furent présentés en Sélection. Entretien avec la Présidente du Jury, Jane Campion.

Vous êtes connue pour travailler dur sur vos projets, quel projet vous a le plus coûté, vous a pris le plus de temps ?

Je pense que chaque film revient à passer une sorte de diplôme car ça me prend environ trois ans à chaque fois. Je porte mon attention sur chacun, même si certains nécessitent plus de recherches que d’autres. Quand j’étais plus jeune, vers 20 ans, j’avais un ami qui voulait devenir photographe et j’habitais avec lui. J’ai vu son dévouement au travail, sa façon d’observer constamment le travail des autres professionnels, et ça m’a vraiment enseigné des choses que je ne comprenais pas avant : que si l’on veut être bon à ce que l’on fait, il faut travailler en ce sens et en permanence, ça doit être une obsession. J’ai vu des jeunes réalisateurs qui ne comprennent pas ça, ils disent juste « Je fais mon premier long ». Mais non, il faut travailler, il y a tellement de choses à préparer, et si vous ne faites pas votre préparation, pardon mais vous êtes fucked !

Vous avez déclaré l’an dernier quand vous étiez Présidente du Jury Cinéfondation que les diplômes ne sont pas indispensables pour réussir un film. Peut-on vraiment apprendre à faire des films sans diplômes ?

Je pense que les diplômes sont absolument inutiles. Le diplôme, c’est vraiment le premier court métrage que vous réalisez. Parfois je pense que les exigences des études corrompent la situation : il faut rendre un travail spécifique pour obtenir l’aide financière des gouvernements et ça n’a rien à voir avec les films. En fait, il faut faire des films et des bons films, c’est tout. Je suggère que tout le monde jette son diplôme parce que personne ne va obtenir un job de cette façon.

Choisissez-vous naturellement des personnages féminins forts dans vos films, est-ce une réelle décision et pourquoi ?

Je ne pense pas que tous mes personnages soient vraiment forts. Je pense que Janet Frame par exemple était très fragile et peu sûre d’elle. Je ne suis pas très intéressée par les personnages de ce type, et je parle aussi pour moi, les gens forts en apparence couvrent souvent de la vulnérabilité. Je suis intéressée par ce qu’il y a en-dessous et je pense que dans la vie, quand j’apprends le plus c’est quand je suis vulnérable. Quand vous êtes mal à l’aise, c’est que vous êtes probablement au bon endroit.

Vos films soulignent souvent la beauté de la Nouvelle-Zélande. Votre pays est-il une vraie source d’inspiration ?

J’ai grandi en Nouvelle-Zélande, j’aime le bush, j’aime m’y balader, je me sens libre, j’adore la côte sauvage. Mes parents avaient une ferme quand j’avais treize ans, tout près de l’océan et j’avais un cheval que je montais. Je sais que c’est une idée très romantique mais dans les faits le cheval se comportait très mal ! Il y a une grande différence entre la romance et la réalité. J’ai toujours tenté d’aller avec lui sur la plage mais mon cheval avait d’autres idées en tête et il voulait toujours rentrer à la maison ! J’ai toujours adoré les paysages que je voyais. Je suis très sensible à ça, voire hyper sensible. Je pense que ça fait vraiment prendre conscience de qui on est. La nature peut être très moche aussi. La vérité est beauté et la beauté est vérité, c’est une sorte de puzzle.

« Top of the Lake » est un immense succès, quel est votre prochain projet, une série ou un film ?
Le prochain projet est une nouvelle série en lien avec « Top of the Lake, » un projet australien. J’aime bien l’idée que ça reste secret.

Les séries prennent de plus en plus d’importance par rapport aux films, qu’ont les séries que les films n’ont pas ?
Premièrement vous n’avez pas à faire autant de promotion quand vous faites des séries. Deuxièmement vous pouvez développer vos personnages et vous amuser avec eux, leur offrir de grands moments.Troisièmement, pour moi ça n’est pas aussi stressant.
Mais quand je fais une série je me mets à penser que j’aimerais peut-être écrire une histoire en moins de temps ! Que j’aimerais peut-être faire un autre long métrage. Pour être honnête je suis vraiment freinée par toute la promotion qu’il faut faire autour d’un film. Je préfèrerais avoir moins d’argent pour avoir moins de promotion à faire. Pour moi, un film rencontre le succès parce que les spectateurs le sollicitent vraiment, avec ou sans promotion ! Et si un film est mauvais, celle-ci ne va pas aider !

Vous dites souvent que vous êtes une enfant de Cannes, vous venez depuis 30 ans et vous êtes la seule femme à avoir gagné la Palme d’or. Comment vous sentez-vous quand vous êtes à Cannes ?
C’est assez irréel. Je rigolais « Mon dieu, je suis la Présidente » ! C’est difficile pour moi de croire que j’ai assez travaillé pour être capable d’être la présidente, mais apparemment je le suis ! Je suis très à l’aise au Festival, je me sens comme en famille. Et je suppose que ce sera ma dernière venue en tant que membre du Jury, j’ai terminé mon cycle cannois ! Je n’aurais jamais eu la même carrière sans le Festival de Cannes. Je me souviens, avant que je n’aille à Cannes, des professionnels disaient à propos de La Leçon de Piano : c’est très intéressant mais c’est un tout petit film ! Et je me souviens d’avoir pensé : peut-être mais… peut-être pas !

Interview de Charlotte Pavard