Café cinéma novembre 2012 : le documentaire

  • Mis à jour : 28 mai 2014

LE DOCUMENTAIRE

"Le documentaire traduit -il la réalité ? "

Difficile de répondre à cette question ! Tout d’abord je ne rentrerais pas dans le piège de "qu’est ce que la réalité ? " même si tout le problème est là. Je dirai simplement que le "documentaire est une traduction de la réalité".
John Grierson (photo) chef de fil des réalisateurs des documentaires britanniques en 1930 parlait d’un "Traitement créatif de la réalité" . D’après lui, le potentiel du cinéma d’observer la vie pouvait être exploité dans une nouvelle forme d’art, l’acteur original et la scène originale étant de meilleurs guides que leurs contreparties fictionnelles pour interpréter le monde moderne ; le matériel brut étant par essence également "plus réel" que la scène jouée.

La réponse à cette question fut pour moi et sera pour vous l’occasion d’explorer l’histoire du Documentaire et de voir que ce dernier fut parfois reflet , manipulation ou interprétaton de la réalité. Toutefois Mais on retrouvera sa finalité immuable : FAIRE CONNAITRE ET EXPLIQUER et pour ce faire recouvre toutes les formes et tous les centres d’intérêt (genres)

L’HISTOIRE DU DOCUMENTAIRE

Avant 1908

Jusqu’en 1908 le documentaire domine le cinéma mondial éclipsant la fiction qui n’apparaîtra vraiment qu’avec Méliès. Rappelons que pour les Frères Lumière (photo), le cinéma est avant tout un outil scientifique. Néanmoins ils porteront à l’écran le premier documentaire et premier film projeté en public " L’entrée en gare du train de la Ciotat" (vidéo) dans la Salle Eden Théatre (photo)

Par la suite, les "Actualités" dominent avec les films tournés dans tous les pays du monde. Elles resteront longtemps sur les écrans jusqu’au moment où elles disparaitront avec l’arrivée de la Télévision. On peut dire que ces actualités reflétaient la réalité, même si le placement de la caméra est parfois choisi pour créer une effet sur le spectateur. "Le choc des images". Ceci dit la caméra est fixé une fois pour toute et les plans apparaîtront plus tard ainsi que le montage ce qui multipliera les possibilités d’interprétations de la réalité.
- Couronnement de Nicolas II (1898) (vidéo)

A partir de 1908, on parle plutôt de « scène documentaire » . En 1915 ce sera l’appellation « documentaire » qui prendra tout son sens notamment avec la Première Guerre Mondiale. Le cinéma fait rentrer les spectateurs dans la guerre. Ce sont les premières images d’actualités transmettant l’émotion ou exaltant le courage des "héros" et en ce sens plutôt "orientées"

Après la première guerre mondiale

Le documentaire revient aux sources du cinéma tel que le concevaient les Frères Lumière : l’apprentissage des masses. Ce fut notamment le cas en URSS, où le cinéma est utilisé pour "éduquer" le peuple Russe contre l’ignorance et l’analphabétisme. Des trains équipés sillonnent le pays pour porter aussi "la bonne parole bolchevique". Apparait alors les prémisses de la "propagande".

Entre 1922 et 1925, Dziga Vertov monte une série de films "agit-prop" appelés Kino-Pravda (cinéma vérité). Ce sont des images d’actualités auxquelles il ajoute des effets de ralenti, de passage à l’envers, de l’animation, des textes ou des photographies. En 1929, Vertov présentait " l’homme à la caméra" (vidéo) , film sur la journée d’une grande ville de l’aube à la nuit".

Aux USA, Robert Flaherty veut faire connaître au public des lieux dans lesquels ils ne peuvent se rendre. C’est à la fois l’exotisme et la science qui sont les moteurs du documentaire. Il réalise des documentaires ethnologiques comme " Nanouk , l’Esquimau " (1922) (vidéo) . Mais le film documentaire se voulait romancé ; Flaherty faisait jouer ses protagonistes en modifiant la réalité. Il interdit aux chasseurs de morses d’utiliser des fusils, ces chasseurs durent ainsi se servir de harpons qu’ils n’utilisaient plus depuis longtemps, se mettant par conséquent en danger. D’autre part, la scène de chasse au phoque est une pure fiction. En effet, Nanouk tire sur une corde au bout de laquelle, il y a un phoque déjà mort. Cette petite scène et bien d’autres éléments, nous montre la limite de la captation du réel voulue par l’esprit documentaire. De telles manipulations, effectuées sans aviser le public, furent par la suite considérées comme malhonnêtes.

Ce style durera jusqu’en 1930. En 1933, Meriam C. Cooper et Ernest H. Schoedsack , signent deux films de voyages et d’aventures exotiques, "Grass : a Nation’s Battle For Life" (1925) sur la migration annuelle d’une tribu d’Iran (vidéo) et "Chang : a Drama of the Wilderness" ( 1927) sur la lutte pour la survie d’une famille au milieu d’un troupeau d’éléphants.

A Berlin, Walter Ruttemann signe " Berlin, symphonie d’une grande ville " (1927) (vidéo) pour lequel il s’essaie à la caméra cachée. Mais là aussi le trucage et les effets spéciaux sont largement utilisés.

De 1930 à 1940

Déjà esquissé dans les documentaires des années précédentes, le tournant est pris vers le "Commentaire social". En Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, les documentaires mettent en lumière les problèmes sociaux et environnementaux.

Au Royaume Uni, la Crown Film Unit menée par Grierson veut ouvrir l’écran sur les préoccupations sociales de notre temps . Citons notamment "Coal Face" (1935) (vidéo) de Alberto Cavalcanti , Evocation de la vie et du travail des mineurs et " Night Mail " (1936) de Basil Wright et Harry Watt. En 1938, Pare Lorentz montre les effets de l’érosion dans le bassin du Mississippi avec " The Rivers ".(vidéo) Il remporte le prix du meilleur documentaire au Festival de Venise alors qu’il était en compétition avec Leni Riefensthal avec " Olympia ".

Ceci nous permet d’introduire une nouvelle utilisation du documentaire : la propagande. Déjà apparut avec Vertov, il se poursuivra en Italie et en Allemagne avec notamment les documentaires de Leni Riefensthal :" Le triomphe de la Volonté ". (vidéo) Par documentaire interposé, les idées s’affrontent. Le Hollandais Joris Ivens présente en 1937, " Terre d’Espagne ", (vidéo) alors que ce pays est en pleine guerre civil, tandis Luis Buñuel tourne " Terre sans pain ", et Sergueï Eisenstein, " La Ligne générale " (vidéo) . " Why We Fight ", (vidéo) de Frank Capra, fut une série d’actualités commandée par le gouvernement américain pour convaincre le public qu’il était bien le temps de faire la guerre. le Why We Fight des USA, et la fondation de l’ONF par le Canada et Grierson étant une réponse directe par ces Etats au Triomphe de la volonté et à Joseph Goebbels

La Seconde Guerre Mondiale, l’apothéose de la propagande

Tout comme la première guerre mondiale, la guerre frappe des spectateurs via les écrans. Plus que jamais la propagande est active et la censure omniprésente. Il s’agit de tous les cotés de contribuer aux efforts de Guerre. Plus que des reportages ce sont des films vantant le "courage de nos soldats" et la "cruauté de l’ennemi".
" Memphis Belle : A story of a flying Fotress " (1944) (vidéo) vante le courage des aviateurs US tandis que d’autres documentaires vantent celui des travailleurs de l’effort de guerre dans les usines.

De 1945 à 1960, le déclin

Après le conflit, les occidentaux négligent le documentaire, trop associé à la propagande. De plus la télévision ayant pris le relais, il n’a plus trop sa place au cinéma. En 1956, le mouvement des intellectuels britanniques contre l’ordre établi engendre "le Free Cinéma" qui bénéficient des techniques nouvelles issues du documentaires. C’est un bouillonnement technique et idéologique de cette période, âge d’or fait d’innovations techniques, d’engagement social, politique, et de questionnements éthiques sur la capacité du cinéma à rendre compte du réel.

Ce mouvement se traduira par des oeuvres comme "Nuit et Brouillard" (1955) d’Alain Resnais et " Le sang des bêtes " (1949) de Georges Franju . Apparaît le documentaire faisant accéder à des mondes difficilement accessibles, notamment sous-marin. " Le monde du silence " (vidéo) de Louis Malle et Jean Yves Cousteau obtient en 1955 la récompense suprême à Cannes.

De nouveau genre de documentaire apparaissent :
- le documentaire artistique : " Van Gogh" (1948) (vidéo) - "Guernica" (1950) et "Gauguin" (1951) d’Alain Resnais
- le documentaire industrie - technique : pour valoriser l’effort de redressement d’après - guerre
- le documentaire scientifique : pour donner l’envie de se lancer dans la recherche et rendre moins obscur les nouveautés techniques et ainsi éviter un phénomène de rejet . Tout est orienté vers la consommation.

De 1960 à 1990, le renouveau

Dans les années 1960 et 1970, le documentaire pose de front les questions de son rapport actif au réel et de la vraisemblance. Il fut notamment souvent considéré comme arme politique contre le capitalisme et le néocolonialisme, en particulier en Amérique latine : "La hora de los hornos "(L’Heure des brasiers, 1968) (vidéo) , d’Octavio Getino et Fernando E. Solanas, qui a influencé une génération entière de cinéastes. Face à des médias pilotés et dirigés par les pouvoirs en place, apparaît le "Documentaire militant" . Apparu dès 1969 avec "Le chagrin et la pitié" de Marcel Ophuls et la description de la France sous l’occupation. Ce cinéaste persistera avec un portrait dérangeant du "boucher de Lyon" avec "Hotel Terminus : Klauss Barbie, sa vie et son temps " (1988) (vidéo) . En 1985, Claude Lanzman aborde le douloureux sujet de l’Holocauste avec "Shoah". (vidéo) Le réalisateur Errol Morris enquête sur le meurtre d’un policier en 1976, avec "Le dossier Adams" (1988) qui innocente l’accusé qui a été condamné à mort.

De 1990 à nos jours

Une nouvelle approche naît entre les années 1980 et les années 1990, filles du marketing, des relations publiques et pétries de politiquement correct. Le documentaire se présente alors lui-même comme fiction, faisant écho à la guerre des discours qui caractérise nos sociétés contemporaines. Une des principales réalisatrices françaises en la matière, Agnès Varda, intitula même un de ses films Documenteur (1981) (vidéo) , soulignant ainsi l’ambiguïté ou l’illusion que l’attitude pouvait entretenir chez le spectateur, donnant aussi son nom à ce nouveau genre hybride, entre documentaire et fiction ; on utilise aussi le terme de faux documentaire.

Une lignée de films documentaires s’est ainsi développée sur un mode subjectif-critique, très éloigné des prétentions à "faire état du réel". Ces films fonctionnent à la façon dont des essais littéraires ou des pamphlets peuvent s’en prendre au monde sans le moindre souci d’impartialité. Cette attitude est déjà visible dans le cinéma critique de Guy Debord dont toute l’oeuvre visait non pas à observer le réel de notre société, mais à le changer en l’établissant comme aliéné.

Par ailleurs, la science et la technique étant dévalorisées vis à vis des populations occidentales. La perte des repères traditionnels de notre société poussant à une recherche d’identité, les documentaires sur la nature et sur la nostalgie du temps passé font de plus en plus recette.
Pour ne citer que quelques uns . Citons "Home" de Artus Bertrand (vidéo) , " Etre ou avoir" de Nicolas Philibert (2002) (vidéo) - "Spelbound" (2004) sur un concours de dictée aux USA et "Super Size Me" en 2004 de Morgan Spurlock sur la mal-bouffe et l’obésité - "Profils paysans" de Depardon (vidéo) et bien d’autres....

LE DOCUMENTAIRE PAR GENRE ET SON EFFET SUR LE PUBLIC

Les actualités

Présenté dès le début du cinéma, ce genre n’a cessé de se développer depuis. Ayant eu des éclipses en raison de son utilisation détournée il n’en reste pas moins qu’il est encore un genre toujours très apprécié. Ajoutons toutefois que l’apparition des moyens de captage de l’image de plus en plus nombreux, epod - téléphones portables, son impact est à la fois plus fort (instanéité) et moins crédible (image moins mise en scène et de qualité médiocre) mais cela ne devrait pas durer.. alors .... quid des activités filmés ?
- Assassinat du Roi de Yougoslavie (1934) (vidéo)
- Chute du LZ 129 Hindenburg (1937) (vidéo)
- Bombardement au Vietnam (1967) (vidéo)
- 11 septembre 2001 - Frères Naudet. (2012) (vidéo)

Les documentaires : les voyages
- La croisière jaune (1931) (vidéo)
- Amazonie (1940) (vidéo)
- Paul Emile Victor (vidéo)
Quelques grands noms : François Reichenbach - Jean Rouch

Les documentaires : les exploits sportifs - JO : Olympus par Leni Riefenstalh (1936) (vidéo)
- La montagne : Victoire sur l’Annapurna par Ichac (1953) (vidéo)
- JO : Treize jours en France (1968) (vidéo)
- Les yeux dans les bleus (1998) par Claude Lelouch (1968) (vidéo)

Les documentaires animaliers
- Déjeuner du chat - Louis Lumière (1897) (vidéo)
- Océan (vidéo)
- Microsmos (vidéo)

Les docus fictions
- Investigation : JFK

CONCLUSION

Le documentaire ne donne pas une vision du réel mais donne une interprétation d’une certaine réalité. Il a été très longtemps critiqué, voire considéré comme un "docuchiant" . Actuellement il a gagné ses lettres de noblesse et il prend un part prépondérante dans les sélections et palmarès du Festival . Certain pense même un peu trop ... à débattre.

La pratique révèle que la limite entre objectivité et point de vue du cinéaste est particulièrement ténue : un documentaire répond toujours à une démarche de son auteur, et propose donc une vision particulière. Cette vision résulte principalement de choix, que ce soit au niveau du sujet traité, des moyens, de l’approche ou, surtout, du montage. Un documentaire est donc une véritable � ?uvre de création, qui ne saurait prétendre à l’objectivité, contrairement à ce dont il se voit souvent implicitement investi.