Le cinéma sud-africain

  • Mis à jour : 6 juillet

HISTOIRE DU CINEMA SUD-AFRICAIN

Le début du cinéma sud-africain

Le cinématographe s’est implanté très tôt en Afrique du Sud, dès 1896, soit un an seulement après la première projection publique organisée par les frères Lumière à Paris. Durant la Guerre des Boers (1899-1902), de petits films de propagande britannique anti-boer sont tournés.

Années 1916 - 1922

Après la création de l’Union sud-africaine, le pays connaît un âge d’or du cinéma entre 1916 et 1922. Des épopées à la gloire de l’Afrique du Sud blanche sont filmées, telle que « De Voortrekkers/Winning a Continent » (Harold Shaw, 1916).Ce film réécrit l’histoire du Grand Trek en présentant les Britanniques et les Boers comme des alliés, contre toute vérité historique et pour soutenir l’Union. En effaçant les tensions politiques entre Blancs, le film présente les Zoulous et, par extension, les Noirs, comme l’Autre menaçant.
En parallèle, des films moralisateurs sont projetés aux résidents noirs des villes. Pour contrer l’influence de ces productions faussement éducatives, l’intelligentsia noire utilise le bioscope, un dispositif de projection portable visant à proposer des représentations moins aliénantes des Noirs sud-africains.

Les années 30 et 40

Dans les années 1930, l’équilibre des forces entre Britanniques et Afrikaners s’inverse et le nationalisme afrikaner s’impose, dans le cinéma également. Le premier film parlant sud-africain est produit en langue afrikaans (« Sarie Marais », de Joseph Albrecht, 1930).

Les années d’après guerre (1948 à 1994)

Après l’avènement du National Party au pouvoir en 1948, le gouvernement d’apartheid met en œuvre un contrôle total sur la production cinématographique. Les films reflètent l’idéologie raciste et ségrégationniste du régime. Jusqu’à la fin de l’apartheid, le cinéma noir est étouffé  : des réalisateurs blancs sont chargés de produire des films pour les Blancs et des films pour les Noirs. Les films font l’impasse sur les difficiles conditions de vie dans les bantoustans et les townships pour présenter une vision idéaliste du régime. « African Jim/Jim Comes to Jo’burg » (Donald Swanson, 1949) raconte l’histoire de Jim, jeune homme noir d’un bantoustan venu à Johannesburg trouver du travail. Le film propose une image idéalisée des bantoustans comme une campagne pastorale et présente Jim comme très naïf, ce qui reflète une vision réductrice des Noirs.
Si certains réalisateurs sud-africains jouent avec la censure pour tourner en ridicule la séparation des races et la « supériorité » afrikaner (voir « Die Kandidaat, » 1968),

seuls des films réalisés clandestinement permettent une attaque frontale du régime.
Il faut citer, parmi les principaux, « Come Back, Africa » (par l’Américain Lionel Rogosin en 1959) ou encore « Mapantsula » (Oliver Schmitz et Thomas Mogotlane, 1988).
« Come Back, Africa » (Lionel Rogosin, 1959) est l’histoire d’un jeune homme noir contraint de quitter sa famille pour travailler en ville car une extrême pauvreté règne dans le bantoustan. Il y est soumis à l’injustice raciale et l’égoïsme des Blancs. Le film a été tourné clandestinement : Officiellement, il s’agissait d’un documentaire sur la musique noire.

« Mapantsula » (Oliver Schmitz et Thomas Mogotlane, 1988) est une collaboration entre un Allemand et un Sud-Africain, dont le synopsis véritable est resté secret et qui a, lui aussi, été tourné sous un autre prétexte. L’histoire raconte l’éveil progressif d’un petit gangster, Panic, à la conscience politique.

À la fin des années 1980, les premières salles de cinéma dé-ségréguées accueillent des spectateurs noirs et blancs tandis que des productions internationales telles que « A Dry White Season » (Euzhan Palcy, 1989) ou encore « Cry Freedom » (Richard Attenborough, 1987) dénoncent l’apartheid.

Après les élections de 1994

Après les premières élections démocratiques du 27 avril 1994, l’African National Congress, désormais au pouvoir, démantèle le cinéma d’apartheid, véritable reflet idéologique du régime, pour fonder une nouvelle industrie, plus proche des réalités politiques et démographiques sud-africaines et plus compétitive sur la scène internationale.

Malgré ces efforts, les productions locales font face à la concurrence d’Hollywood dans les salles obscures et les entrées demeurent trop chères pour la majorité des Sud-Africains. Même si, en 2006, le premier cinéma créé dans un township s’ouvre à Soweto (à Johannesburg), les films peinent donc à toucher le public national dans son ensemble.

En revanche, les films qui s’adressent à une communauté spécifique, notamment la communauté afrikaner, parviennent à trouver leur public et constituent un modèle économique viable. Un bémol d’importance cependant, ces films de formule font parfois montre d’une vision du monde communautariste, qui ignore le multiculturalisme sud-africain (par exemple,« Jakhalsdans », Darrell Roodt, 2010).

Les co-productions d’envergure internationale (« Tsotsi »,

« Yesterday ») adoptent souvent le genre dramatique, abordant des sujets comme le SIDA et la criminalité.

Pourtant les productions sud-africaines les plus appréciées du public local sont les comédies, telles celles de Leon Schuster, champion incontesté du box-office avec ses farces les relations entre Blancs et Noirs (« Mr Bones II » par exemple).

Les difficultés principales du nouveau cinéma sud-africain sont, d’abord, de favoriser l’accès des Noirs aux rôles de réalisateurs et producteurs, par le biais d’une formation de qualité financièrement accessible, et, ensuite de faire des films populaires internationalement qui soient fidèles aux réalités locales.

Le cinéma documentaire a lui aussi pris son essor après 1994. Salué internationalement, moins soumis aux contraintes de financement car plutôt destiné au circuit des festivals internationaux, il peut se permettre plus de nuances dans ses réflexions sur ce qui tisse une nouvelle société sud-africaine après la fin de l’apartheid (voir par exemple « Seapoint Days », de François Verster, 2008)

ou sur les problèmes politiques des années 2010 (« Miners Shot Down », Rehad Desai, 2013).

Les années post 2000

Outre les gangsters, souvent choisis comme personnages principaux, les films mettent en avant des figures autrefois marginalisées à l’écran, enfants des rues, petits criminels, femmes de la campagne, homosexuels, ou encore étrangers venus d’Afrique.

« Hijack Stories » (Oliver Schmitz, 2000) raconte la quête identitaire d’un jeune acteur noir des beaux quartiers, Sox, qui, devant jouer le rôle d’un gangster des townships, retrouve son ami d’enfance, devenu, lui, un authentique gangster.

« The Wooden Camera » (Ntshaveni WaLuruli, 2003) est une métaphore idéaliste de la construction de la nation arc-en-ciel, où deux adolescents, l’une blanche, l’autre noir, fondent un avenir commun.

« Yesterday » (Darrell Roodt, 2004) raconte l’histoire d’une femme noire dans un petit village rural qui découvre qu’elle est atteinte du SIDA. Dénonciation des conditions d’hygiène et d’accès aux soins à la campagne, le film a été nominé aux Oscars en 2005.

« Drum » (Zola Maseko, 2004) met en scène l’histoire de Henry Nxumalo, journaliste de Drum, publication emblématique de la « Sophiatown Renaissance », mouvement culturel noir des années 1950.

« Zulu Love Letter » (Ramadan Suleman, 2004) est l’un des films les plus esthétiquement novateurs de la période post-apartheid. Traitant de la réconciliation nationale, du pardon et de la quête de la vérité, le film a pour toile de fond la Commission de la Vérité et de la Réconciliation de 1995-1998 et met en parallèle destins individuels et portées nationales.

Le film « Tsotsi » (Gavin Hood, 2006) a reçu l’Oscar du meilleur film étranger en 2006. Vu à la fois en Afrique du Sud et à l’étranger, il a été présenté par Nelson Mandela comme le film ayant positionné le cinéma sud-africain sur la scène internationale. L’histoire de cet enfant des rues devenu tsotsi (gangster, en argot des townships) s’interroge sur la responsabilité éthique individuelle.

« Tengers » (Michael Rix, 2007) est un long-métrage en claymation (pâte à modeler animée), une tragi-comédie sur la vie à Johannesburg.

« Jerusalema » (Ralph Ziman, 2008), apprécié du public sud-africain, présente l’ascension sociale d’un nouveau genre de gangster, le gangster-entrepreneur,

« Seapoint Days » (François Verster, 2008) est un documentaire sur une piscine publique du quartier de Seapoint au Cap, microcosme de la société sud-africaine, entre tensions et questionnements.

« District 9 » (Neill Blomkamp, 2009), bien que produit par le Néo-Zélandais Peter Jackson, peut être considéré comme sud-africain en raison de l’équipe artistique et technique, très majoritairement sud-africaine. Le film file la métaphore de l’apartheid en déplaçant la ségrégation vers un clivage inter-espèces entre humains et « non-humains ».

« Man on Ground » (Akin Omotoso, 2011) traite des violences xénophobes apparues à la fin des années 2000 en Afrique du Sud. Le réalisateur, d’origine nigériane, aborde cette question de front.

« Beauty » (Oliver Hermanus, 2011) traite d’un père de famille afrikaner conservateur qui cache son homosexualité et tombe sous le charme d’un jeune homme. Le film aborde frontalement les dommages causés par le poids des tabous.

INDUSTRIE DU CINEMA SUD-AFRICAIN

Pour ce qui est de la situation actuelle, il est clair que cette industrie est considérée comme importante, voire comme stratégique, pour l’économie sud-africaine. Pour reprendre les termes utilisés par les décideurs, elle est considérée comme un catalyseur « pour la création d’emplois et la croissance économique » au sein des nouvelles politiques mises en place depuis 2010 («  New Growth Path »). Ces enjeux économiques restent malgré tout difficiles à évaluer. En effet, cette industrie est, d’une part, rattachée à une « économie du divertissement » (estimée à 12 milliards de rands en 2008), et, d’autre part, elle fait plus ou moins appel à tous les autres secteurs de l’économie du pays.
Il faut inclure ici la volonté d’attirer des productions étrangères – quelque chose d’assez répandu pour le tournage de spots publicitaires mais que les responsables du secteur voudraient développer davantage concernant le cinéma de fiction – et le lien avec l’industrie du tourisme.
Finalement, cette industrie sud-africaine du cinéma revêt une valeur symbolique importante non seulement parce qu’elle reflète la diversité des expressions artistiques et culturelles mais aussi en donnant au monde une image d’un pays souvent mal connu à l’étranger ou par trop associé à l’histoire de l’apartheid… Les politiques dans ce domaine sont, d’un côté, de permettre un développement économique (et industriel) qui soit en phase avec le développement en général du pays lui-même et, d’un autre côté – mais dans le prolongement du premier point – de s’appuyer sur ce qui a été construit au cours du 20ème siècle – ce qui induit davantage ici l’idée d’une restructuration d’une industrie trop impliquée dans le régime d’apartheid. Tout l’enjeu, en résumé, est de concilier les aspects de « développement » au sens économique du terme (générateur de revenus, d’emplois etc.) avec un « développement » au sens sociopolitique du terme – être dans la construction et une contribution à une société ouverte allant « naturellement » dans le sens d’un « développement humain » et incluant, que l’on se situe dans un cadre libéral limitant le rôle de l’Etat ou plus socio-démocrate et interventionniste, un « développement économique ».

Références =
- "L’Afrique du Sud sous les projecteurs du cinema" par Annael Le Poullennec