Le Nanar de Janvier 2016

  • Mis à jour : 29 décembre 2015

LE JOUR ET LA NUIT

Titre original : Le Jour et la Nuit
Réalisateur : Bernard-Henri Lévy
Année : 1996
Pays : France / Espagne / Belgique / Canada
Genre : Nanar-Henri Lévy (Catégorie : Sentimental)
Durée : 1h52
Acteurs principaux : Alain Delon, Arielle Dombasle, Karl Zéro, Lauren Bacall, Xavier Beauvois, Marianne Denicourt, Francisco Rabal, Jean-Pierre Kalfon, Vanessa Bauche, Julie du Page, Véronique Levy

Bien entendu vous connaissez Bernard Henri Lévy, le grand philosophe ou prétendu comme tel par lui (?) et certains autres. Mais saviez vous qu’il avait été aussi réalisateur. Il faut dire qu’à la différence des multiples passages à la Télévision dont nous ne sommes pas mettre, la première vision du film a fait renoncer de nombreux cinéphiles à y revoir ce film à la hauteur des déclarations de BHL.

Comme le dit la chronique de Nanarland d’où est issu le texte qui va suivre connaissez-vous la satisfaction que l’on peut éprouver à voir un premier de la classe, accessoirement tête à claques et insupportable, ou bien un séducteur arrogant et couvert de femmes, se ramasser une déconvenue aussi humiliante que publique ?

C’est à peu près ce qui arriva à Bernard-Henri Lévy le jour où cet écrivain-philosophe se prit soudain pour un cinéaste épique. BHL (pour les intimes) s’est imposé à partir des années 1970 comme l’une des figures les plus médiatiques du paysage français, grâce notamment à un réseau des plus redoutables et à une puissance financière non négligeable. Personnage aussi incontournable que controversé, décrié par ses ennemis pour la vacuité péremptoire de sa pensée, Lévy, le "touriste engagé", avait déjà tâté de la caméra avec « Bosna ! », documentaire-pamphlet sur la guerre civile en ex-Yougoslavie ; galvanisé par ce demi-succès d’estime, l’homme de lettres se mit en tête de s’illustrer dans le film de fiction grand public, grâce à une fresque romantique à grand spectacle, pleine de grands sentiments, de sexe, de sueur et de soleil, avec Alain Delon dans son plus grand rôle depuis « Monsieur Klein », Arielle Dombasle (Madame Lévy) en superstar féminine charismatique, Lauren Bacall en guest-star, des paysages exotiques, des brouzoufs à la pelle et des filles à poil. Soutenu par une campagne de presse mastoc (avec de quasi publi-reportages signés de grands noms des lettres comme Françoise Giroud et Jean-Paul Enthoven), le film allait réconcilier le cinéma français avec le genre épique, en amenant des émotions jamais vues depuis au moins « Autant en emporte le vent ». Enfin, il restait quand même quelques petites formalités : montrer le film à la critique et, surtout, au public.

Le résultat final fut largement à la hauteur de ce qu’attendaient les détracteurs de BHL : l’un des exemples les plus extrêmes du genre « conceptuel et intello-prétentieux » que le cinéma français nous offre trop souvent, mais avec un budget aussi pharaonique qu’inutile et des prestations spectaculaires. Il serait judicieux qu’un plus grand nombre d’amateurs de mauvais films sympathiques prennent le temps de bien décortiquer le phénoménal « Le Jour et la Nuit » de Bernard-Henri Lévy, tant il est pétri de qualités nanardes.

Alain Delon, le nouvel Hemingway, et son regard qui pense. Il s’est même fait pousser la visière de casquette pour le rôle.

L’Histoire

L’histoire tourne autour d’un écrivain célèbre, incarné par Alain Delon : retiré au fin fond d’une Amérique du Sud de carte postale, après avoir publié un best-seller universel, notre homme de lettres fier et farouche, viril et sexy malgré le poids des ans (un double fantasmé de BHL ?), végète quelque peu dans le souvenir de sa gloire passée, entouré de filles plus ou moins légères, d’une ancienne amante devenue sa confidente (Lauren Bacall) et d’un secrétaire un peu parasite sur les bords (Jean-Pierre Kalfon) ; il trompe un peu son ennui en faisant des balades en montgolfière, posant sur la vaine agitation de ses semblables un regard lourd de sens. Survient un risible producteur de films (Karl Zéro) qui veut le convaincre de céder les droits de son livre pour une adaptation cinématographique. Entre l’actrice accompagnant le producteur (incarnée par Arielle Dombasle) et le romancier séducteur, l’amour va éclore, mais la révolte gronde dans le pays, le drame couve et le ridicule rôde.

Les acteurs

Il faut en premier lieu rendre justice aux acteurs, dont les prestations assez sublimes contribuent amplement au désastre d’un film boursouflé à l’extrême. A tout seigneur tout honneur, citons tout d’abord Alain Delon, qui s’emmerde à un degré abyssal et pour lequel on craint l’assaut final d’une formidable dépression nerveuse.

Arielle Dombasle est égale à elle-même, ahurissante de morgue et de suffisance, effectuant le panégyrique de ses exceptionnelles facultés de non-actrice : si elle peut se montrer assez convaincante dans certains rôles pouvant convenir à sa personnalité, elle est ici utilisée comme si son charisme naturel devait suffire à illuminer l’écran ; son époux semble la prendre pour Ava Gardner.

Enfin, il convient de remercier Karl Zéro pour sa contribution, vociférant chacune de ses répliques avec la contenance qu’il aurait dû adopter trois scènes plus tard, le tout sur le ton (et la voix) de ses célèbres imitations du non moins célèbre Guy Lux. Il faut le confesser, son apparition constitue le degré ultime de la nullité artistique, Jean-Claude Van Damme pouvant en comparaison prétendre à la direction de la Comédie Française.

Arielle et Karl, un zéro vraiment pointé à tous les deux.

Il faut même mettre l’accent sur le casting absolument incroyable du film. Des acteurs aux backgrounds extrêmement divers sont réunis par BHL à seule fin de se voir totalement ridiculisés par des personnages oscillant entre l’inexistence et le cliché total :


Lauren Bacall (c’était bien la peine de la sortir de sa maison de retraite pour faire ça…) et, derrière elle, la jeune première Julie Du Page.


Francisco Rabal, grand acteur espagnol, interprète de Luis Buñuel (bon, et aussi de trucs comme « L’Avion de l’Apocalypse »).


Xavier Beauvois, acteur-réalisateur de films d’auteur français.


Jean-Pierre Kalfon.


Marianne Denicourt, en train de consoler Delon qui tente d’oublier le film.

Le message

Pompeux, empesé, alourdi de fumeuses méditations politico-culturelles (BHL ne peut s’empêcher de nous servir bien chaud, par l’entremise de ses personnages, ses opinions sur la vie, l’amour, la mort, le monde moderne, le prix du kilo de fèves...), le film sombre pavillon bas tant sur le fond que sur la forme.


Delon reluque les gonzesses du haut de sa montgolfière.


Poupée barbante.

Le Film

Si l’on peut se repaître d’effets spéciaux ratés ou d’invasions de hordes de motards (dont le quatrième à la droite du leader n’a - forcément - de cesse que de rouler la roue avant en l’air), la rigolade découle avant tout d’une exceptionnelle prétention. Se dégage du film une ambiance très particulière où, à chaque instant, le spectateur accablé se demande ce que l’auteur a bien voulu raconter ou signifier : ce qui amène un résultat du type double effet Kiss-Cool, permettant de rire deux fois de chaque scène, à la vision puis au décryptage. Une absence totale de rythme et de sens du récit achèvent de massacrer toutes les prétentions au souffle créatif d’un Bernard-Henri Lévy transi d’admiration pour son propre talent : manifestement incapable du moindre recul sur son œuvre, BHL gâche les beaux paysages naturels du Mexique en les réduisant, à force de mauvais goût, au rang de décors dignes de David Hamilton, et multiplie des séquences simili-érotiques parfaitement vulgaires, que l’on croirait sorties d’un film érotique de Max Pécas.

Les atouts du film : de zolis décors naturels...

La critique

Baudruche gonflée comme la montgolfière d’Alain Delon, époustouflant d’arrogance, de laideur et de niaiserie, « Le Jour et la Nuit » tient aisément et sans pâlir son rang de nanar de compétition aux côtés d’un film de catcheurs mexicain ou de ninjas hongkongais ; la critique ne s’y est pas trompée, qui s’acharna sur le film avec une délectation rare (la projection du film au Festival de Berlin, où la renommée de BHL ne le protégeait aucunement, reste l’un des plus grands moments de l’histoire de cette manifestation), les Cahiers du Cinéma allant jusqu’à y voir l’un des plus mauvais films vus sur un écran depuis 1945. Nous ne les suivront peut-être pas jusque-là (ont-ils vu « Robo Vampire » ?) mais il ne fait aucun doute qu’au rang des pires caprices d’enfant gâté aboutissant aux résultats les plus grotesques, « Le Jour et la Nuit » figure aisément dans le peloton de tête. BHL, avant de reconnaître piteusement son échec commercial (comme il n’y a pas de petits profits, il écrivit même un livre pour exorciser de ses bobos à l’âme), s’acharna pathétiquement pendant des semaines à défendre son œuvre, allant jusqu’à écrire dans sa chronique du « Point » qu’il avait réalisé « un beau film, qui [lui] ressemble ». Que voulez-vous qu’on ajoute à cela ? Quand même les auto-louanges deviennent nanardes, on n’est décidément pas loin du livre des records…

Ainsi dans la logique sado maso du nanar de Cultures & Cinémas, et parce qu’il n’ y a pas de raison pour qu’il y ait que nous qui ayons du mal, nous vous permettons de voir ce film en version intégrale