Le Nanar de Mars 2015

  • Mis à jour : 2 mars 2015

LADY OSCAR

Parce que la St Valentin n’est pas si loin, parce que Cultures & cinemas consacre un Café cInéma à l’Amour, nous vous proposons un nanar sentimental : “Lady Oscar”. Pourtant le nom du réalisateur pourrait nous interpeller : Jacques Demy. Mais il faut croire qu’il était peut-être un peu mou du genou en 1980 pour nous raconter cette histoire à la moulinette.

Tous les grands cinéastes ont une « bouse » dans leur filmographie, ou du moins une œuvre en dessous de leur talent. Hitchcock termina sa carrière avec le gentillet « Complot de famille », le Marcel Carné de « Terrain Vague » ne valait pas – et de loin ! – celui des « Enfants du Paradis », Chaplin tira sa révérence avec « La Comtesse de Hong Kong ». Mais le cas de Jacques Demy, réalisateur célébré des « Parapluies de Cherbourg » et des « Demoiselles de Rochefort », est véritablement particulier. Sa filmographie compte en effet un nanar doublé d’un trou noir : « Lady Oscar », le film qui nous occupe ici, n’est en effet… jamais sorti en France, ce qui est pour le moins surprenant pour l’œuvre d’un grand cinéaste français ! A noter qu’un autre film de Demy, « Le Joueur de flûte de Hamelin », production britannique, subît le même sort. Mais si ce dernier film est paraît-il une réussite, la raison du sort de « Lady Oscar » saute aux yeux : il s’agit tout simplement du pire film jamais tourné par son auteur, un ratage d’une ampleur tout simplement cosmique qui dégoûterait de Demy le fan le plus acharné.

Ce film, dont l’action est située à la veille de la Révolution Française, a de surcroît la particularité d’être… japonais ! Hé oui, il s’agit bien du Lady Oscar qui fit les beaux jours de Récré A2, un film financé par des fonds japonais, destiné à un public japonais, et entièrement conforme à la vision kitsch de l’Histoire de France par les Nippons !

Pour qui ne connaîtrait pas cette œuvre, « La Rose de Versailles » (traduction littérale du titre original) est à l’origine une BD de Riyoko Ikeda, publiée dans les années 70, et qui donna lieu à une série d’animation en quarante épisodes. Pour résumer rapidement l’histoire, « Oscar » est la fille d’un noble français du XVIIIème siècle qui, frustré de ne pas avoir de fils, l’a élevée comme un homme en cachant le véritable sexe de son enfant.
Devenue militaire, Oscar-Francoise de Jarjayes (c’est son nom complet) est attachée au service de la Reine Marie-Antoinette et prend peu à peu conscience de la révolte qui gronde en France, se débattant en parallèle avec son amour pour le bel André Grandier (rappelons qu’elle est censée être un homme). La petite histoire est emportée dans le tourbillon de la grande, envoyez les violons...

Ni la BD ni son adaptation animée n’étaient connues dans notre beau pays quand fut lancé le projet d’une version live de cette histoire. La présence à la mise en scène d’un grand cinéaste français comme Jacques Demy, maître du "kitsch-mais-pas-trop", devait sans nul doute assurer la "French touch" de cette production nippone réellement tournée à Versailles. Réalisé pour un public japonais, en langue anglaise (pour assurer l’exportation), avec des acteurs en majorité britanniques, le film avait-il une chance d’être un tant soit peu cohérent et crédible, et de conserver la patte de Jacques Demy ?
Patatras ! Force est de constater que Demy s’est magistralement ramassé dans le traitement de ce « Lady Oscar ». Son style habituel se fait horriblement kitsch et apprêté : les couleurs sont criardes, mauves, roses et bleus, et forment une véritable symphonie de mauvais goût. La mise en scène est lourdaude et sans grâce, la reconstitution historique sonne plus faux que dans une dramatique télé.

Si l’on peut concevoir dans le dessin animé que l’héroïne passe pour un homme, on n’y croit pas une seconde dans la version live tant l’actrice est parfaitement féminine, y compris dans son déguisement.

Mais à la décharge de Demy, on reconnaîtra qu’il se trouvait face à un défi quasiment impossible : celui de donner une crédibilité à une vision de l’Histoire de France conçue par des auteurs étrangers et destinée à un public non francophone. Or, ce qui pouvait passer dans un dessin animé devient risible en trois dimensions tant l’Histoire de France, vue par les Japonais, sonne bidon et ridicule.

L’impression générale est que les auteurs n’avaient pour toute documentation sur l’Histoire de la Révolution française qu’un « Que sais-je ? » (enfin, l’équivalent japonais d’un Que sais-je ?) et le visionnage de deux ou trois films hollywoodiens. Les clichés et les erreurs historiques abondent : on a l’impression, en suivant la chronologie du récit, que le règne de Louis XVI n’a duré que deux ou trois ans, Robespierre apparaît trentenaire à une époque où il aurait eu à peine dix-huit ans, les Parisiens chantent après la prise de la Bastille « La Carmagnole des royalistes » (Monsieur Véto, Madame Véto...), chanson qui n’apparut qu’après 1792… On est là dans un pur n’importe quoi, qui causerait un choc à n’importe quel étudiant en première année d’Histoire.

On ne nous épargne aucun poncif : Louis XVI abruti et cocu, Marie-Antoinette inconstante et évaporée, les nobles cruels et arrogants, le peuple affamé et exploité… Le summum est atteint avec la scène qui voit Marie-Antoinette se bécoter avec Axel de Fersen juste en dessous du balcon où Louis XVI baille aux corneilles ! Du pur Max Pécas, qu’on se désole de trouver sous la caméra de Demy.

L’aspect le plus intensément nanar du film tient néanmoins dans son interprétation. Le film est à voir absolument en VO (anglais) : les comédiens jouent tous si mal qu’une VF ne pourrait qu’améliorer leurs prestations (enfin je crois, car on peut difficilement faire pire) ! Aucun comédien réellement connu dans le casting : si Catriona McColl, dans le rôle de Lady Oscar, fait des efforts méritoires, Barry Stokes, dans le rôle du bel André, est tout simplement affligeant d’inexpressivité hagarde.

La palme revient à un certain Christopher Ellison, dans le bref rôle de Robespierre, qui réussit à être si mauvais qu’on ne se souvient plus que de lui !

A noter également la présence, dans de petits rôles, de Georges Wilson (en général de la garde) et de son fils Lambert Wilson (en soldat) qui, sans doute pistonné par papa, tient ici un de ses premiers rôles.

Autre curiosité : la brève apparition de Martin Potter, le héros du « Satyricon » de Fellini, assez rigolo ici en noble libertin et partouzeur. Globalement, l’interprétation de « Lady Oscar » est l’une des pires qu’il m’ait jamais été donné de voir tant les comédiens jouent faux, se débattant avec des dialogues grotesques qui devaient sans doute correspondre, dans l’esprit des auteurs japonais, au parler précieux du XVIIIème siècle français. Tout le monde ou presque joue en prenant des poses d’opérette et en poussant des gloussements de dindons en chaleur que l’accent anglais de l’essentiel du casting achève de rendre ridicules. Le plus beau, pour un spectateur français, est encore d’entendre les Parisiens hurler en VO « The Bastille has been taken ! ». Délice du décalage culturel…

La Galloise Catriona McColl était une danseuse sans beaucoup d’expérience de comédienne (il faut bien dire que ça se voit, malgré ses efforts). La production voulait engager Dominique Sanda dans le rôle principal, mais le choix d’une actrice inconnue fût imposé par la firme japonaise de cosmétiques Shiseido, qui coproduisait le film. Shiseido désirait en effet lancer un nouveau visage, qui leur servirait en parallèle pour leur nouvelle campagne de pub, et Catriona McColl enchaîna en effet, après le tournage, avec son nouveau rôle d’égérie cosmétique. On la vit ensuite notamment dans des films de Lucio Fulci, comme « Frayeurs » ou « L’Au-delà ». Elle s’est occupé pendant un certain temps d’un gîte rural dans le sud de la France et joue encore à l’écran : on l’a notamment vue dans un rôle récurrent de « Plus belle la vie ».

Le film se vautre intégralement sur le terrain de la reconstitution historique, et ne réussit pas mieux dans le contexte sentimental : les tourments amoureux d’Oscar et André se perdent dans l’hébétude générale qui se saisit du spectateur devant le déluge de niaiserie du film. La bêtise de ce « Lady Oscar » est telle qu’on le suit tout d’abord avec un délicieux sentiment de flottement, puis avec une hilarité béate. Ils ne vont pas oser ? Si, ils osent ! Je me demande cependant si toute la teneur nanarde du film peut apparaître à un spectateur non-français. En effet, pour un nanardeur hexagonal, le « Lady Oscar » de Jacques Demy est ce que l’on peut faire de pire en matière à l’Histoire de notre beau pays. Destiné à un public qui n’a en général de notre culture qu’une vision superficielle, le film aurait pu bénéficier de l’apport d’un auteur français qui lui aurait apporté un minimum de crédibilité. Mais non, à se demander ce que Demy (qui co-signe l’adaptation) avait bu sur le tournage. Des clauses de son contrat lui interdisaient-elles de changer une virgule des niaiseries du script ? On comprend en tout cas que les distributeurs français ne se soient pas jetés sur l’objet, qui n’avait de toute manière pas remporté le succès escompté au Japon. On remerciera Arte de nous avoir jadis présenté la chose lors d’un de leurs réguliers accès de nanardise kitsch…

Mauvais mélo, mauvais film historique, déraillement tragique d’un cinéaste de talent, « Lady Oscar » n’en est pas moins à voir pour sa qualité de nanar de pointe, tant il est hilarant de mièvrerie, de bêtise, et même de vulgarité à force de violer l’Histoire sans vergogne. On accuse souvent les Américains d’avoir une vision faussée de la France : hé bien, quand ils s’y mettent, les Japonais font dix fois pire ! On se prendrait presque à rêver d’une revanche inter-culturelle : Luc Besson produirait un film sur l’ère Meiji, embaucherait un réalisateur japonais connu (au hasard : Takeshi Kitano) pour le filmer, et le forcerait à tourner ensuite les pires conneries, ridiculisant à la fois un grand cinéaste nippon et l’Histoire du Japon ! Banzaï, ils ne l’emporteront pas au paradis !